Thibaud
Thiercelin
L’Ambianceur Sensationniste
« L’intérêt que les bourgeois les plus rassis montrent
pour des tableaux qui leur ressemblentaussi peu que possible est donc un hommage à la
liberté qu’ils
n’ont pas su saisir et, à la fois, un moyen de se mettre en règle
avec leur aspirations abandonnées.
Ils achètent la liberté toute
faite, fort cher sans doute mais moins cher que ne leur
eût coûté la leur. Souvent même, par le biais de la
plus-value vénale, ils finissent
par y gagner. »
L’envers de la peinture.
Robert Lebel.
En voilà un qui, comme Rimbaud ne peut s’empêcher
d’aimer la liberté libre, et cela ne manque pas de laisser des
traces dans sa manière picturale. Si l’on devait tenter de la
qualifier, et de la chiffrer cette facture si singulière du redoutable
ambianceur qu’est Thibaud Thiercelin, on pourrait dire qu’elle
est d’emblée
pour ne pas dire « cash ». Elle parvient à nous faire
ressentir cette sensation incroyable de l’être se sentant être,
et nous la rendre prégnante, immédiate, indéniable.
« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. » Comme le dit
Mallarmé, est son pain quotidien. Il n’en a jamais assez !
Cet art de vivre l’art journalier, intensément, sans contrainte,
selon son humeur du moment, sans légitimité autre que d’accomplir
complètement ses vues au jour le jour est sans aucun doute à haut
risque pour l’entourage. La liberté coûte cher d’abord à celui
qui la pratique, et pour tous ceux qui la fréquente.
Néanmoins fréquenter sa peinture reste encore une activité abordable.
Que faut-il entendre, et voir, par peinture d’emblée ? C’est
une démarche sensationniste qui donne toute sa mesure aux moments les
plus humbles.
Il s’agit d’une immédiateté entée sur le durable.
Dans : « Les aventures du nerf optique », Jean Clair écrivant
de façon visionnaire sur la peinture, dit à ce propos : « Or,
la peinture ne s’est longtemps préoccupée que de figurer
cela que je vois devant moi, mais elle n’a que rarement tenté de
figurer l’intégralité de ce que je vois, c’est-a-dire
non seulement la mince portion visuelle dans laquelle j’avance, mais
aussi tout ce qui survient sur les côtés, à la périphérie
du regard, et dont je n’ai conscience qu’à ne pouvoir
le décrire. »
Certains peintres, pourvus de formidables moyens se sont attelés à cette
tâche, en disloquant la figure et le cadre dans ses multiples conventions
pour la rendre consciemment et durablement visible. D’autres avec des moyens
plus modestes ont tenté de biaiser la conscience rétrécie
du voyeur en la rendant voyante en ambiançant la représentation.
Il s’agit de transférer les sensations les plus fortes éprouvées
dans la vie en les transfigurant en signaux picturaux. Un Soutine fait basculer
l’espace de ses natures mortes pour que l’on voie mieux le hareng
saure que l’on peint avec le ventre, un Chaissac en trace ses tristes
figures et la triste condition d’êtres humains à base
d’épluchures
et d’empreintes de coup de serpillière. Thibaud Thiercelin quant à lui
marque son évolution en Petit Poucet, mais son goût de l’école
buissonnière, pour ce qu’il
nous donne à voir : c’est les bottes de sept lieues.
Est-ce une peinture vitaliste, empreinte de merveilleux, en un sens oui,
mais un vitalisme, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, en gestation
ininterrompue, en perpétuel inachèvement ; car c’est avant
tout une peinture « rustique moderne » pour reprendre la définition
que Gaston Chaissac opposa à celle d’Art brut de Dubuffet. Thibaud
Thiercelin fait du prosaïque sans le savoir. Voilà une caractéristique
de la technique picturale Thierceline, c’est une peinture fraîche,
ne vous y collez pas si vous n’avez pas un bon teinturier, c’est
une peinture de peaux rouge à vous maculer les yeux !
Thibaud Thiercelin ne partage pas avec Rimbaud que ce goût immodéré pour
la
liberté libre, il semble avoir repris son programme visuel de son art
poétique :
« J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors,
toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature
démodée, latin d’église, livres érotiques sans
orthographe, roman de nos aïeules, contes de fées, petits livres
de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. »
Il y a évidemment cette chose déconcertante et parfois horripilante
chez lui qu’entraîne cette passion sans bornes pour l’enfantillage
et son peu d’intérêt pour les conventions :
le principe de réalité, chez lui, n’est resté qu’un
principe secondaire, approximatif, intermittent. Ne lui demandait pas ce qu’il
pense, ou ce qui ne se fait pas, en vrai, il n’en a aucune idée
! Apprenez-le de sa peinture qui vous répondra avec sa belle bouche
peinte.
Gérald Stehr
L’œuvre de Thibaud Thiercelin
Par Ken Whelan
La critique est le motif premier de la modernité. Au-delà de
son usage comme outil analytique, elle a formé notre perception de
la réalité. A notre époque soit disant post-moderne,
elle a littéralement créé un nouveau contexte et une
ambiance, un nouvel habitus de la conscience humaine. L’expérience
humaine et son expression symbolique sont remaniées dans le filet
conceptuel de la critique, à travers laquelle toute la vie, l’essentiel
et l’immédiat de l’expérience humaine tombe en
chute libre Nietzchéenne. Parce qu’elle est vitale et essentielle,
elle n’est pas annihilée mais au contraire se réinvente à mi-chute,
formant dans l’air des arabesques surprenantes et divertissantes.
Beaucoup de ce que nous appelons art aujourd’hui consiste en ce jeu
en chute libre. Il prédomine la littérature ainsi que l’art
et rend floue la distinction entre la culture populaire et l’art. La
critique se légitime en faisant appel à l’ironie comme étant
la réponse la plus authentique à un monde brisé et sans
fondations, et à une réalité fracturée.
Pour les jeunes artistes cherchant à tracer leur chemin individuel,
le post-moderne représente encore un autre stade de libération.
Il devient juste, intellectuellement et politiquement, une autre idéologie
: l’idéologie de l’artiste-caméléon.
L’œuvre de Thibaud Thiercelin n’a que peu, même rien, à voir,
avec l’expérience décrite ci-dessus. Ceci ne veut pas
dire que son œuvre ne reflète pas son époque ni l’influence
de contemporains. Elle n’a pas non plus été produite
sans souci de la critique, car la faculté esthétique critique
et la sensibilité, sont toujours présentes pour guider la main
et l’œil et elle permettent de juger quand un certain tableau
est complet. Ceci est l’usage authentique de la critique, cas ou elle
n’est ni outil (techne), ni univers de discours qui aurait pu se montrer
autant bien pertinent que pas (topoi et logoi), ou qui aurait pu avoir une
vie indépendante de l’œuvre, il peut y avoir, ou non, une
distance de réflexion de sorte qu’elle produise le bavardage
et l’hyperbole que nous connaissons aujourd’hui comme critique
de l’art. Si cette critique, comme fonction de la critique dans le
sens moderne, venait à remuer dans le corps de l’œuvre
de sorte à sonner vrai, c’est parce que le critique a partagé de
manière fondamentale l’expérience esthétique de
l’artiste. D’autres discours ne peuvent que distancer le critique
de l’œuvre. Bien qu’étant un outil utile, la critique
ne crée que malice quand elle est prise pour le cœur du sujet.
Depuis ses jeunes débuts, cet artiste connaît son langage, le
langage de la couleur, la lumière et la forme, et est bien éveillé au
monde de manière qui empêcherait que son expérience de
la réalité ne soit assombrie ou déformée par
le discours autour de l’art. Son art n’a été teinté ni
par l’école ni par la critique. Très peu de choses s’imposent
entre son expérience de la réalité et son expression
symbolique. Ceci donne une qualité spontanée, innocente, presque
naïve. Cette qualité est clairement manifestée dans l’œuvre
de l’artiste qui a été provoquée par ses expériences
récentes : La série indienne qui est née d’un
séjour au Sud de l’Inde ; son expérience en temps que
nouveau père ; et ses descriptions de l’attaque sur le World
Trade Center, avec implications bellicistes.
La remarquable série indienne est une traduction rapide de l’expérience
par l’artiste de la qualité sensuelle et visuelle de la culture
indienne, baignée par le soleil du Sud indien. Coloriste superbe,
l’artiste a pu capturer la palette brillante et bariolée de
l’Inde, avec ses descriptions d’animaux sacrés, son éventail
de dieux du sublime au grotesque, ses populations, ses rivières et
ses temples sacrés. Comme l’iconographie indienne, toutes les
toiles de l’artiste sont remplies de sens. L’Inde a ses textes
sacrés, mais la culture même est un texte baigné de sens.
Ceci est capturé de façon puissante et concise dans une peinture
qui décrit le Gange rouge sang avec des Indiens en turban et pagne,
flottant vers les bouches multiples de temples hindous.
Les évènements tragiques du 11 septembre et la naissance de
son premier enfant on certainement une signification profonde pour l’artiste
; mais qui se révèle avec le temps. En conséquence,
les deux séries sont dépeintes de manière presque enfantine,
des évènements pleins de sens symbolisent un sens de l’immédiat,
l’émerveillement et la fraîcheur d’un enfant. Ce
n’est ni la simplicité calculée de Miro, ni les évocations
de célébration de Chagall (La Mer de Thiercelin), mais la conjonction
dans l’immédiat de l’expérience humaine et sa symbolisation.
C’est anamnésique parce que telle conjonctions sont très
anciennes et leur symbolisme précède notre vie. Parce qu’elle
est anamnésique, l’œuvre invariablement a des profondeurs
cachées, c’est-à-dire des profondeurs qui nécessitent
que l’on les regarde afin qu’elle émergent. Ceci est la
matière dont sont faits les canons culturels. Un comité culturel
de cognoscenti ne peut pas valider une œuvre qui dure. L’œuvre
s’affirme et se valide parce que ses sources secrètes nous interpellent
encore et toujours.
Parce que l’artiste, Thiercelin, possède une joie de vivre naturelle,
une curiosité sans bornes, un sens de l’humour inébranlable
et une volonté d’explorer et d’exploiter la vie dans la
plénitude, même sombre de l’expérience, sa description
de la vie dans l’art n’est jamais sans espoir ni dépourvue
de la promesse de la transcendance. Le monde de Thiercelin ne finira pas
d’une plainte mais d’une explosion d’être encore
plus grande avec de nouvelle possibilités de couleur, de ligne et
de structure palpitante, sans limites. On peut référer sans
exagération à l’ « art joyeux de Thibaud Thiercelin ».
Les explosions de collines en cascade de « San Francisco » ;
la complexité brillante de « La nostalgie du roi » ; et
l’austère paysage hivernal de « La Forêt » témoignent
tous de cet esprit.
The Paintings of Thibaud Thiercelin
By Ken Whelan
Critique is the preeminent motif of modernity. Far beyond its use as an analytic
tool, it has shaped our perception of reality. In so-called post-modern times,
it has literally created a new context and ambiance, a new habitat for human
consciousness. Human experience and its symbolic expression is recast in
critique’s conceptual net through which what is vital, essential and
immediate in human experience falls in a kind of Nietzschean free fall. Because
it is vital and essential, it is not annihilated, rather, it reinvents itself
over and over in the midst of its fall creating surprising and diverting
arabesques in mid-air.
Much of what is called art today consists of such play in free fall. It pervades
literature as well as art and blurs the line between popular culture and
art. It legitimizes itself by appeal to irony as the most authentic response
to a broken, foundationless world and fractured reality.
For young artists attempting to find their own authentic path, the post-modern
represents yet another stage of liberation. Intellectually and politically
it becomes yet another ideology, the ideology of the quick change artist.
The paintings of Thibaud Thiercelin have little or nothing to do with any
of the above. That is not to say the work does not reflect its time nor the
influence of contemporaries. Nor has it been produced without regard to critique,
for the critical aesthetic faculty and sensibility is always present to guide
the hand and eye and to judge when or when not a given work is finished.
That is the authentic use of critique in which case it is neither a tool
(techne) nor a universe of discourse that may or may not be relevant (topoi & logoi)
or which may have a life independent of the work of art. Between experience,
inspiration and execution there may or may not be reflective distance of
a kind that more often than not produces the chatter and hyperbole known
to us as art criticism. If that criticism, as a function of critique in the
modern sense, happens to strike a nerve in the body of the work so as to
have the ring of truth, it is because the critic has shared in a fundamental
way the aesthetic experience of the artist. Further discourse can only distance
the critic from the work. Critique can be a useful tool but makes only mischief
when taken to be the soul of the matter.
Almost from the beginning of his life, this artist knew his language, the
language of color and light and form, and was alive to the world in a way
that would not allow his experience of reality to be overshadowed or distorted
by the discourse about art. His art has not been spoiled by school or by
critique. Very little mediates the vital connection between his experience
of reality and its symbolic expression. That, of course, gives his work a
spontaneous, innocent, almost naïve quality. This is illustrated by
recent work evoked by recent experience: The Indian series prompted by several
weeks of exploring the South of India; the experience of becoming a new father;
and depictions of the terrorist attack upon the World Trade Center with its
bellicose implications.
The remarkable Indian series is a rapid translation of the artist’s
experience of the highly sensual and visual quality of Indian culture bathed
in the sun of southern India. A superb colorist, the artist was able to capture
the brilliant and variegated palette that is India along with depictions
of its sacred animals, spectrum of gods ranging from the sublime to the grotesque,
its teeming peoples, its sacred rivers and temples. All of the canvasses
are imbued with meaning just as all the iconography of India is. India has
its sacred texts, but the culture itself is a text suffused with meaning.
This is captured in a powerful and concise way in a painting that shows a
bloody Ganges with Indians, turbaned and loinclothed, floating toward the
multiple mouths of hindu temples.
Certainly the tragic events of September 11th and the birth of a first child
are meaningful but their meaning would have to unfold in time. In consequence,
both series are conveyed in an almost childlike manner, meaningful events
symbolized with the immediacy, freshness and wonder of a child. It is neither
the calculated simplicity of Miro nor the celebratory evocations of Chagall
(compare “La Mer”) but the unmediated conjunction of human experience
and its symbolization. It is anamnetic because such conjunctions are very
ancient with symbolizations preceding one’s own lifetime. Because it
is anamnetic, the work invariably has hidden depths, which is to say, depths
that take looking again and again to emerge. That is the stuff of which cultural
canons are made. A cultural committee of the cognoscenti does not validate
an enduring work. The work asserts and validates itself because its secret
wellsprings beckon again and again.
Because the artist, Thiercelin, possesses a natural joie de vivre, boundless
curiosity, unflagging sense of humor and a will to explore and exploit life
to the fullest, however dark the experience, his depiction of it in art is
never without hope nor void of the promise of transcendence. Thiercelin’s
world will not end with a whimper but with an explosion of even greater being
with new possibilities of color, line and palpitating structure and ever
shifting boundaries. One can refer without exaggeration to “the joyous
art of Thibaud Thiercelin”. The quiet explosions of color in “un
14 juillet dans le jardin de Rousseau”; the cascading hills of “San
Francisco”; the brilliant complexity of “la nostalgie du roi”;
and the austere winterscape of “la foret” all testify to that
spirit.